Pourquoi j'écris ?
De la poussière d'étoiles collée sur mes bottes de chantier? Ce que ma petite voix a fini par me dire après 40 ans sur le terrain.
Pourquoi j’écris ? Pourquoi est-ce que je prends le temps que j’ai maintenant pour mettre par écrit ce que je sens jaillir en moi ? Pourquoi investir du temps dans ces échanges avec toi, lecteur qui me lit aujourd’hui, sur tous les sujets qui font partie de mes réflexions ?
La seule réponse qui s’impose à moi, pour l’instant, est assez simple : pour ne pas oublier, un jour, que j’ai existé. Que j’ai vécu ma vie en suivant ce timonier intérieur qui m’a accompagné tout au long de mon parcours. À plus de soixante-dix ans à me balader sur mon sentier de gravelle, j’aime croire que je n’ai pas fait tout ce chemin en vain. J’aimerais pouvoir me rappeler comment ses directives m’ont influencé dans mon expédition.
Quand j’écris ces mots, je me retrouve dans les souvenirs qui restent de ce voyage. J’ai toujours écrit, depuis que je suis tout jeune. J’ai des journaux pour le prouver. En les relisant, il m’arrive parfois de voir que j’ai emprunté des détours qui m’ont laissé un goût amer, pas toujours rempli de fierté. Mais aujourd’hui, avec la sagesse que m’apporte le temps et cette forme particulière de vieillissement qui fait qu’on a moins à se justifier, je ne sens plus que j’ai à prouver quoi que ce soit à qui que ce soit.
Mes écrits sont donc sans prétention. Ils n’ont pas pour objectif de te faire la leçon. Ce ne sont que les résultats de réflexions que mon cerveau me renvoie pour que je me rappelle d’où je viens. Pour savoir où je m’en vais, ça, je le sais trop bien ; je n’ai pas besoin de me le faire rappeler.
La petite voix et la machine à réfléchir
Depuis que je suis tout jeune, ma tête ne s’arrête jamais vraiment. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai pris conscience assez tôt que dans ma tête il y avait une sorte de machine à penser. Une machine qui cherche toujours à comprendre son environnement, à analyser le pourquoi des choses. Ce qui m’a amené à discuter avec elle tout au long de ce voyage dans lequel je me suis retrouvé, sans avoir vraiment choisi ce voyage dès le départ. Mais est-ce vraiment le cas ?
La petite voix dans ma tête a toujours été présente, depuis aussi longtemps que je peux m’en rappeler. Comme un deuxième moi, logé quelque part entre le cœur et le cerveau, prisonnier d’une pièce intérieure qu’on a tendance à appeler conscience. Elle commente, questionne, parfois proteste, parfois console.
Pendant longtemps, je l’ai tenue en laisse. Il fallait fiter dans le moule, jouer mon rôle de gestionnaire de projets, paraître raisonnable devant les clients et les fournisseurs. Pourtant, cette petite voix-là, elle m’a suivi partout. De mon décrochage de l’école jusqu’au beau milieu des chantiers. À 6h du matin, dans le frette, quand je regardais les gars couler des fondations, elle était là. Coincée entre deux feuilles de gypse, elle continuait de commenter la scène.
Avec le temps, j’ai compris que ce dialogue intérieur faisait partie intégrante de qui je suis. Cette petite voix, c’est elle qui alimente mon écriture.
Je ne la retiens plus. Ou du moins, je ne la retiens plus comme avant. Aujourd’hui, je lui laisse plus d’espace. Elle peut maintenant s’exprimer librement, sans gêne, sans directives spécifiques de ma part. C’est la raison pour laquelle j’écris tant maintenant : je laisse aller ma petite voix. Celle qui a observé chaque tournant, chaque élan de courage et chaque recul de peur. Elle a accumulé beaucoup de matière. Il était temps de lui donner la parole.
De la poussière d’étoiles à la poussière de chantier
On entend parfois dire, comme le rappelle l’astrophysicien Hubert Reeves dans Poussières d’étoiles, que nous sommes littéralement faits de poussière d’étoiles : les atomes qui composent nos os, notre peau, notre mémoire et nos histoires personnelles ont été forgés au cœur d’anciennes étoiles, bien avant que nos bottes de chantier foulent la gravelle. Cette idée-là, loin de me faire peur, m’apaise. Elle me ramène à quelque chose de plus grand que moi, tout en restant collée à la réalité très concrète de ma vie : la poussière qui flotte dans la lumière du matin sur les chantiers, la sciure, le béton, la terre d’excavation. Entre les galaxies et les fondations commerciales, il n’y a peut-être que différentes façons pour la même poussière de se déposer sur nos histoires.
C’est comme dire que nous sommes le résultat d’une immense agglomération atomique qui, selon certains scientifiques, serait la base de la matière primaire de l’Univers. Cette idée ne me dérange pas, au contraire, elle m’apaise. Elle me ramène à quelque chose de plus grand que moi. On entend souvent dire que rien ne se perd, rien ne se crée. Hubert Reeves parlait de « poussière d’étoiles » pour décrire la base de notre existence. Je trouve cette idée majestueuse, presque poétique.
Mais moi, dans ma carrière, cette poussière là, je l’ai surtout vue sous forme de particules de béton, de sciure et de terre d’excavation. Quand tu es sur un chantier commercial important à l’aube, que le soleil se lève et passe à travers les structures d’acier d’un complexe pas encore fermé, tu la vois flotter dans l’air. À ce moment-là, la poussière d’étoiles, c’est ce qui se dépose sur les plans d’ingénieur, ce qui te colle aux bottes de sécurité.
Quand on prend un peu de recul pour mijoter cette déclaration, ça peut presque donner l’impression que notre existence est minimisée, comme si nous n’étions qu’un minuscule épisode dans un gigantesque film cosmique. Pourtant, nous avons la même importance que tout ce que contient cet Univers. Nous sommes faits de la même poussière, pris dans la même danse. En quelque part, ça devrait nous réconforter.
Ce qui me fascine le plus là-dedans, c’est l’ingénierie de la patente. Comment un système aussi petit qu’un spermatozoïde, si minuscule qu’on ne peut le voir à l’œil nu, peut-il contenir tous les ingrédients nécessaires au renouvellement de la vie ? Comment ce petit « paquet » de poussière d’étoiles réussit à porter en lui la possibilité d’un être humain, avec ses joies, ses peurs, ses amours, ses colères et sa mémoire ?
C’est l’équivalent de prendre les plans architecturaux complets d’une tour de 50 étages — avec l’électricité, la plomberie et les fondations — et de compresser tout ça dans un contenant microscopique. C’est petit pas mal comme contenant ! Et pourtant, c’est tout ce qu’il faut pour aller de l’avant.
Face à cette mécanique parfaite, on peut se questionner sur l’ampleur du système qui génère cette vie. Pourquoi cette régénérescence perpétuelle est-elle si précieuse pour l’Univers ? Est-ce que l’Univers a vraiment un « plan », ou est-ce nous qui avons besoin d’en inventer un pour supporter le vertige ? Si rien ne se perd et rien ne se crée, alors tout existe présentement, en ce moment même. Mais ça existe pourquoi exactement ? À qui profite cette immense mécanique, si tant est qu’elle profite à quelqu’un ou à quelque chose ?
Quand on y pense, c’est quand même fascinant. On réalise que derrière nos histoires personnelles, nos drames de chantier, nos réussites et nos regrets, il y a tout un héritage cosmique qui nous dépasse. On n’est pas seulement « Jean-Claude » ou « untel », on est le résultat d’un recyclage infini de matière qui a voyagé très loin avant de se retrouver ici, les deux pieds dans la gravelle, à réfléchir sur sa propre existence.
Nos cinq sens comme capteurs d’expédition
Les spécialistes des neurosciences expliquent que les informations recueillies par nos sens ne s’arrêtent pas à la surface : elles sont transmises au système limbique, la partie du cerveau qui gère les émotions. C’est là que se décide, souvent en une fraction de seconde, si une situation sera ressentie comme rassurante, menaçante, stimulante ou épuisante. Au fil des années, ce tri automatique construit nos réflexes, nos peurs, nos élans de courage et même notre façon de nous percevoir nous-mêmes.
Dès que la structure humaine est montée, le système active immédiatement ses capteurs : nos cinq sens. La vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût. Ce sont les instruments de mesure de base pour que l’humain puisse avancer dans son expédition. Pas de manuel d’instructions : on est déposé sur le chantier de la vie et nos capteurs se mettent à enregistrer en continu.
Le seul problème avec ces antennes, c’est qu’elles n’ont pas de filtre. Elles envoient la donnée brute directement dans ton cerveau, le bon comme le mauvais, sans trier ce qui te sera utile ou nocif plus tard.
La Vue enregistre l’éclat aveuglant du soleil levant à travers les structures d’acier, mais aussi le regard fuyant d’un employé qu’on doit laisser partir parce qu’il n’est plus à sa place.
L’Ouïe capte les rires de l’équipe après une réunion de coordination réussie, mais aussi le lourd silence au bout du fil quand un client réalise qu’on vient de frapper de la roche solide.
L’Odorat mémorise l’odeur de la machinerie lourde et de la terre fraîche, mais aussi celle du vieux café oublié sur un bureau de roulotte de chantier.
Le Toucher se rappelle du froid mordant d’une échelle métallique en plein mois de février, autant que de la chaleur d’une franche poignée de main pour sceller un partenariat.
Le Goût, enfin, garde en mémoire le goût de poussière de ciment qui craque sous la dent toute la journée, mais aussi l’amertume de certains détours qu’on a pris et dont on n’est pas toujours fier.
Ces capteurs ont tout enregistré depuis le tout début. La fierté d’une livraison dans les délais, le stress des échéanciers impossibles, les blessures et les réussites.
Pendant des décennies, cette montagne de données sensorielles s’est empilée. Et qui a ramassé tout ça ? Ma petite voix. Mon timonier intérieur. Elle a eu en masse de temps pour classer ces observations, pour les analyser, pour leur donner un sens.
Aujourd’hui, cette petite voix veut simplement faire le tri à voix haute, à partir de ce que mes cinq capteurs lui ont ramené de ce long voyage.
On sait aujourd’hui que les souvenirs les plus marquants sont souvent ceux qui sont chargés sensoriellement : une lumière, une odeur, un bruit de chantier, un froid mordant sur les mains. Le cerveau utilise ces signaux comme des balises pour organiser notre mémoire. Ma petite voix, ce timonier intérieur, n’a fait qu’utiliser ce matériau brut pour fabriquer une histoire cohérente de ma vie. Ce que j’appelle « réfléchir » ou « écrire » n’est, au fond, que le travail de mise en ordre de milliers de impressions sensorielles accumulées sur le terrain.
Voilà pourquoi j’écris
Voilà. C’est pour ça que j’écris.
J’écris pour que cette petite voix puisse s’exprimer sans contrainte, maintenant qu’elle n’a plus à me défendre ou à justifier mes décisions de boss. Elle n’a plus à jouer le rôle de garde du corps, ni celui de juge. Elle peut simplement raconter.
J’écris pour me rappeler que tout ce chemin n’a pas été fait pour rien. Pour relier entre elles les poussières d’étoiles, la poussière de chantier, les cinq sens en éveil et cette conscience qui commente le voyage depuis le début. J’écris pour mettre en lumière cette petite voix qui m’accompagne depuis toujours, pour lui offrir un espace où elle peut parler calmement, sans peur du regard des autres.
Et j’écris aussi pour celui que je serai demain, si j’ai la chance d’y être encore. Pour qu’il puisse relire, se souvenir, sourire peut-être, et se dire : oui, j’ai existé. Oui, j’ai essayé de comprendre quelque chose à ce voyage.
Voilà pourquoi j’écris.
Et toi, dans tout ce brouhaha, ta petite voix, tu l’entends encore ?
Note – Pour ceux qui souhaitent pousser plus loin ces idées : le philosophe Michel Serres explore en profondeur le rôle des cinq sens dans notre rapport au monde et à nous-mêmes dans Les Cinq Sens. Philosophie des corps mêlés (Grasset, 1985 ; rééd. Fayard, 2014). De son côté, l’astrophysicien Hubert Reeves raconte notre généalogie cosmique et popularise l’image de la « poussière d’étoiles » dans Poussières d’étoiles (Seuil, coll. Points Sciences).
Un voyage personnel vers une vie plus authentique, à travers la philosophie du quotidien, les choix de carrière et les histoires qui transforment les périodes de doute en terrain d’exploration.
Ici on parle des transitions : scolaires, professionnelles, existentielles. Un espace pour mettre des mots sur ce qui bouge en toi pour retrouver un chemin plus juste, à ton rythme






Oh, ce passage 💯👌🤩
"les atomes qui composent nos os, notre peau, notre mémoire et nos histoires personnelles ont été forgés au cœur d’anciennes étoiles, bien avant que nos bottes de chantier foulent la gravelle. Cette idée-là, loin de me faire peur, m’apaise. Elle me ramène à quelque chose de plus grand que moi, tout en restant collée à la réalité très concrète de ma vie : la poussière qui flotte dans la lumière du matin sur les chantiers, la sciure, le béton, la terre d’excavation. Entre les galaxies et les fondations commerciales, il n’y a peut-être que différentes façons pour la même poussière de se déposer sur nos histoires."