Mon père avait des mots justes
"Chacun son métier et les vaches seront bien garder". Le genre de phrases entendues cent fois sans vraiment les entendre, et qui font soudain sens au milieu d'un chantier.
Il y a des phrases qu’on entend enfant et qu’on ne comprend vraiment que trente ans plus tard. Mon père en avait tout un répertoire. Des formules courtes, un peu rudes parfois, sorties tout naturellement entre deux silences. Je les ai entendues des dizaines de fois sans vraiment les entendre. Et puis un jour, au milieu d’un chantier ou d’une réunion qui partait à la dérive, l’une d’elles me revenait — et là, elle faisait sens d’un coup.
Celle-là en particulier. Chacun son métier et les vaches seront bien gardées. Je l’avais reléguée dans la catégorie des vieilleries. Un truc de ferme. Et pourtant, c’est elle qui m’a le plus souvent servi de boussole.
Qu’est-ce que mon père portait sans le savoir ?
Mon père est né en 1923. Il a grandi sur une ferme, entre les corvées du matin et les soupers en famille où on parlait peu mais on pesait ses mots. Son père lui avait appris à travailler. Et avec le travail, il lui avait transmis tout un vocabulaire de la vie ordinaire.
Ces expressions, ces petites formules du quotidien, je les ai entendues pendant toute mon enfance. Sur le moment, ça entrait par une oreille et sortait par l’autre. Je n’avais pas l’âge pour comprendre. Mais quelque chose restait, quelque part au fond.
C’est seulement bien plus tard, en commençant à travailler vraiment — à mener des projets, à me retrouver dans des situations où rien ne se passait comme prévu — que j’ai réalisé ce que j’avais en main. Mon père ne m’avait pas donné des règles. Il m’avait donné des repères.
Ce n’est pas pareil.
Comment la ferme et la salle de réunion sont-elles liées ?
Je me souviens d’un chantier, au début de ma carrière. Une dizaine de personnes. Tout le monde avait de la bonne volonté, tout le monde voulait que ça marche. Mais les rôles n’étaient pas clairs. Alors tout le monde faisait un peu de tout. Et rien n’avançait vraiment.
Des années plus tard, dans un hôpital cette fois, j’ai retrouvé exactement la même situation — mais avec des titres sur les cartes d’affaires. Neuf personnes autour d’une table. Neuf façons différentes de définir ce qu’on était en train de faire. Et une tension sourde que personne ne nommait, parce que ça aurait été impoli.
Ce n’était pas un problème de compétence. Pas un problème de personnalité. C’était un problème de clarté. Personne ne savait vraiment où finissait son bout et où commençait celui du voisin.
C’est là que la phrase de mon père me revenait. Chacun son métier. Pas pour exclure, pas pour hiérarchiser. Pour clarifier. Pour que chacun puisse faire ce qu’il sait faire, sans avoir à empiéter sur le terrain du voisin ni à défendre le sien à coups de coude.
Pourquoi la sagesse doit-elle être forgée dans le réel ?
Ce qui me touche le plus, quand j’y repense, c’est la profondeur de la chaîne. Mon père avait appris ces expressions de son père. Qui les tenait du sien. Une transmission tranquille, de génération en génération, sur des terres québécoises où on n’avait pas forcément accès aux livres, mais où on avait l’expérience du réel.
Ces gens-là n’avaient pas lu de philosophes. Mais ils avaient bâti une sagesse pratique, ancrée dans ce qu’ils vivaient. Un proverbe, au fond, c’est une observation distillée par des années d’essais, d’erreurs et de bon sens collectif. Un manuel non écrit de gestion du quotidien.
Pour moi, ça a eu un effet particulier. Mon parcours a été atypique. Autodidacte. Fait de bifurcations et d’ajustements. Je n’avais pas de diplôme à brandir dans les premières années. Mais j’avais ces phrases en tête. Et elles m’ont souvent aidé à tenir le cap quand le terrain devenait incertain.
Pas comme des vérités absolues. Comme des points d’appui.
En quoi la clarté des rôles change-t-elle vraiment les choses ?
Quand tu travailles en équipe ou que tu gères un projet, la question de qui fait quoi est presque toujours au cœur des tensions. On croit que le problème vient des personnalités, des conflits d’ego, des hiérarchies compliquées. En réalité, une bonne partie des frictions vient simplement du fait que personne ne sait exactement ce qui lui appartient.
Et tu sais quoi ? Clarifier les tâches, ce n’est pas une question de contrôle. C’est une forme de respect. Respecter la compétence de chacun, lui faire confiance dans son domaine. Ne pas marcher dans ses plates-bandes. Et ne pas s’éparpiller soi-même dans des zones où on n’est pas vraiment à sa place.
J’ai constaté, sur une trentaine d’années, que les équipes les plus solides ne sont pas forcément celles où tout le monde s’entend à merveille. Ce sont celles où chacun sait ce qu’il a à faire — et où les zones de transition entre les rôles sont bien définies. Le reste suit.
Naturellement.
Est-ce qu’on peut décrocher sans tout abandonner ?
Il y a quelque chose d’un peu paradoxal là-dedans. Je suis quelqu’un qui a décroché du chemin balisé. Qui a appris sur le tas. Qui valorise le questionnement plutôt que les certitudes héritées. Et en même temps, je me suis construit en partie sur des phrases que d’autres avaient forgées bien avant moi.
Mais au fond, ce n’est pas contradictoire. Décrocher, ce n’est pas tout rejeter. C’est choisir ce qu’on garde. Ce qu’on trouve utile pour avancer dans sa propre direction.
Les phrases de mon père ne m’ont pas enfermé dans une façon de faire. Elles m’ont donné des points d’appui dans les moments où le terrain était flou. Ce n’est pas rien. Surtout quand tu navigues sans filet et que personne ne t’a tracé la route.
Et toi, dans ton chantier à toi
Est-ce qu’il y a dans ta mémoire une phrase, une expression, quelque chose que quelqu’un t’a dit il y a longtemps et qui te revient encore dans les moments charnières ? Pas forcément quelque chose de brillant. Juste une formule simple, un peu rude peut-être, qui contenait plus que ce qu’elle semblait dire.
Ces petites phrases méritent qu’on s’y arrête. Pas pour en faire des vérités absolues. Mais pour voir ce qu’elles portent. Ce qu’elles ont traversé pour arriver jusqu’à toi.
Et ce que tu en fais maintenant, là où tu en es.
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Moi aussi je me suis servi de ce dicton tout au long de ma carrière professionnelle. La sagesse tranquille de notre père.