Face à la brume
Ce que le silence d'un lac m'a appris sur mes ambitions toxiques
Tu t’actives. Tu livres. Tu coches des cases. Et pourtant, quelque chose sonne creux. Pas un manque d’effort — un manque de direction. Et pour voir la direction, encore faut-il s’arrêter assez longtemps pour regarder.
Pourquoi un matin sans plan peut-il être bénéfique?
C’était un matin de septembre, quelque part en Estrie. Le froid piquait les mains. Un brouillard bas traînait sur l’eau. J’avais une tasse de café qui refroidissait plus vite que je pouvais la boire.
Pas de réunion. Pas de chantier à superviser. Pas de courriel urgent. Juste le lac, le silence et moi.
Et honnêtement, je ne savais pas quoi faire de ça.
C’est là que quelque chose d’inconfortable m’a rattrapé : j’avais passé des années à planifier des chantiers pour les autres. Des plans concrets, structurés, chaque étape à sa place. Mais je n’avais presque jamais pris le temps de regarder sur quelles fondations je bâtissais ma propre vie.
Qu’est-ce qui cause vraiment les chantier qui déraillent?
Dans mon travail de facilitateur de projets, j’ai vu beaucoup de chantiers s’effondrer avant même d’avoir levé une structure solide. Et ce n’est pas toujours faute de ressources.
Je me souviens d’un chantier de réaménagement dans un établissement de santé où trois départements devaient coordonner leurs besoins autour d’un même espace. Des gens compétents, bien intentionnés, avec de bons budgets. Mais chaque équipe tirait dans sa direction. Personne n’avait pris le temps de s’asseoir pour nommer ce que chacun voulait vraiment — et pourquoi. Résultat : huit mois de travail pour un livrable que personne ne reconnaissait comme le sien.
J’en ai accompagné un autre, du côté commercial cette fois, où le promoteur avait empilé les phases sans jamais valider les fondations de la première. Trop d’ambition, trop vite. Le projet a tenu trois ans avant que les problèmes structurels rattrapent tout le monde.
Dans les deux cas, ce n’était pas une question de compétence. C’était une question de direction. Les équipes s’épuisaient sur des priorités mal définies, les efforts partaient dans toutes les directions — et personne ne levait la main pour dire : attendez, est-ce qu’on construit encore ce qu’on voulait construire au départ ?
Ce matin-là, assis face au lac immobile, j’ai eu cette pensée : ma propre vie ressemblait à ces chantiers là. Toujours en train de rattraper quelque chose. Toujours un objectif de plus à cocher. Toujours une bonne raison de ne pas lever le pied.
L’ambition portée avec lucidité, c’est un moteur. L’ambition portée par la peur du vide, c’est une fuite.
On appelle ça de l’ambition. Et pendant longtemps, j’en ai été fier. Mais l’ambition, quand elle devient le seul critère de ta valeur, elle se transforme en quelque chose de plus sombre. Elle te pousse à comparer. À accélérer. À remplir chaque espace vide d’une nouvelle tâche, d’un nouveau projet, d’une nouvelle preuve que tu existes et que tu livres la marchandise.
Comment le silence peut-il influencer nos pensées?
Il y a quelques années, j’aurais comblé ce silence avec mon téléphone, des courriels, une liste de lecture. J’aurais choisi d’être utile. Productif. Parce que le silence, quand on n’est pas habitué à s’y arrêter, peut faire peur.
Ce matin-là, j’ai résisté à l’envie. J’ai laissé le silence faire son travail.
Et voilà ce qui s’est passé : mes vraies questions ont commencé à remonter à la surface. Pas les questions opérationnelles — celles-là, je les gère bien depuis trente ans. Les questions essentielles. Pourquoi est-ce que je cours autant ? Pour qui est-ce que je construis tout ça ? Est-ce que ce que je fais tous les jours me rapproche réellement de ce qui compte pour moi ?
Ces questions là, on ne se les pose pas dans une salle de réunion. On ne se les pose pas non plus en répondant à des courriels à vingt-trois heures. On se les pose au bord d’un lac, dans le brouillard, quand on n’a plus d’excuses pour fuir.
Ce n’est pas spectaculaire. Mais c’est là que quelque chose se déplace.
Faut-il recalibrer nos ambitions sans renoncer?
Je veux être clair là-dessus, parce que c’est une nuance importante.
Recalibrer ses ambitions, ce n’est pas s’installer dans la médiocrité. Ce n’est pas se raconter qu’on a fait la paix avec soi-même pour éviter l’effort. Ce n’est pas non plus abandonner ce qui compte vraiment.
C’est décider, consciemment, quelles ambitions méritent vraiment ton énergie. C’est séparer ce que tu veux réellement de ce que tu crois devoir vouloir parce que c’est ce qu’on attend de toi.
Thoreau a passé deux ans au bord d’un lac à faire exactement ce genre de mise au point. Ce n’était pas une retraite. C’était un chantier intérieur. Il voulait voir ce qui était vraiment essentiel, et ce qui ne l’était pas.
Je ne dis pas qu’il faut partir deux ans dans le bois. Mais l’idée, elle tient la route.
Comment l’arrêt peut-il devenir un outil efficace?
Dans les moments de transition, on a souvent l’impression qu’il faut agir vite. Décider. Bouger. Trouver la prochaine étape avant que le sol se dérobe sous nos pieds.
Pourtant, c’est souvent l’inverse qui s’impose.
J’ai accompagné beaucoup de gens en transition au fil des années. Des gens qui changeaient de carrière, qui sortaient d’un projet épuisant, qui cherchaient à reprendre leur souffle. Et dans presque tous les cas, la clarté n’est pas venue d’une nouvelle information ou d’un nouveau plan. Elle est venue d’un moment d’arrêt. Parfois très court. Parfois inattendu.
Ce sont les moments où on ralentit qu’on voit les bifurcations que le mouvement constant nous cachait.
Concrètement, ça ressemble souvent à quelque chose d’ordinaire. Un matin tranquille. Une marche sans destination. Un café bu sans téléphone.
Ton lac, il n’a pas besoin d’être en Estrie. Ça peut être le coin tranquille d’un café un mardi matin. Ça peut être dix minutes dans ta voiture avant de rentrer. L’important, c’est de laisser le silence faire son travail — sans le remplir tout de suite.
Et tu sais quoi ?
Ce n’est pas le manque d’effort qui épuise — c’est de courir longtemps dans la mauvaise direction sans jamais s’arrêter pour vérifier où tu vas.
Ce matin-là au bord du lac, je n’avais pas de plan. Et c’est peut-être la première fois depuis longtemps que ça m’a fait du bien.
Quand as-tu pris le temps, pour la dernière fois, de t’asseoir avec tes vraies questions ? Pas les questions pratiques. Les questions essentielles.
Est-ce que ce que tu construis en ce moment te rapproche de ce qui compte pour toi ? Ou est-ce que tu cours surtout pour ne pas t’arrêter ?
La suite, elle se joue souvent dans l’attention que tu portes à ce qui est déjà là. Pas dans la prochaine grande décision.
Références
Henry David Thoreau, Walden, ou la vie dans les bois, Ticknor and Fields, 1854.
Un voyage personnel vers une vie plus authentique, à travers la philosophie du quotidien, les choix de carrière et les histoires qui transforment les périodes de doute en terrain d’exploration.
Ici on parle des transitions : scolaires, professionnelles, existentielles. Un espace pour mettre des mots sur ce qui bouge en toi pour retrouver un chemin plus juste, à ton rythme



