De décrocheur à Berlaz : un chemin de terrain
À 17 ans, j'ai quitté l'école sans plan.
À 17 ans, j’ai quitté l’école sans plan. Pas de diplôme, pas de filet, juste une certitude un peu brouillonne : ce chemin là n’était pas le mien. Ce qui a suivi — les petits boulots, les chantiers, les grandes organisations, les couloirs d’hôpital, puis Berlaz — n’était pas une erreur à corriger. C’était une formation. La mienne.
Pas la plus directe. Mais la plus honnête.
Pourquoi le moule ne me convenait-il pas ?
Montréal, fin des années soixante-dix. Je m’assoie dans une salle de classe et j’ai cette impression persistante d’être en décalage. Pas par paresse. Pas pour faire le rebelle. Plutôt parce que l’école me donnait des réponses à des questions que je ne me posais pas encore.
Les autres semblaient avoir un plan. Études, diplôme, carrière sérieuse. Moi, j’avais un grand brouillard devant moi — et une seule certitude : cette vie toute tracée ne collait pas avec ce que j’étais.
Décrocher, pour moi, c’était un mélange de fierté, de peur et d’entêtement. Pas un acte héroïque. Le premier vrai choix que je faisais pour moi-même.
C’est aussi le choix que personne autour de moi ne comprenait vraiment. Et je ne leur en veux pas. Quitter un chemin balisé sans rien annoncer de mieux, ça ressemble à une erreur de l’extérieur. De l’intérieur, ça ressemble à respirer enfin.
Comment les petits boulots agissent-ils comme une école ?
Mon univers, au début, c’était les emplois ordinaires. Ceux qu’on ne met pas sur un piédestal. Et c’est pourtant là que j’ai reçu mes premières leçons concrètes.
Je croyais travailler juste pour payer mes factures. Avec le recul, je vois autre chose. La ponctualité. Le travail bien fait. Le respect des gens autour de toi — celui qui se gagne, pas celui qu’on réclame. Ça s’apprend sur le terrain, pas dans les manuels.
J’y ai aussi découvert quelque chose d’essentiel : j’aimais travailler avec du monde. Me sentir utile. Voir le résultat concret de ce que je faisais. Cette satisfaction-là, simple, directe — elle ne m’a jamais quitté.
Ces années n’avaient rien de spectaculaire. Mais elles m’ont appris à me lever et à faire ma part, même sans applaudissements. Et ça, c’est une base que peu d’endroits t’enseignent vraiment.
Qu’est-ce que j’ai appris après trente ans de chantiers ?
Ce qui a suivi, c’est une longue suite de projets concrets. Plus de trente ans dans la gestion de projets d’aménagement commercial — des mandats pour des corporations nationales : chaînes de restaurants, supermarchés, pharmacies, stations-service, centres d’appels, espaces alimentaires dans le réseau de la santé.
Sur le terrain, chaque chantier était une école à part entière. Communiquer dans l’urgence. Décider avec des informations incomplètes. Tenir une équipe ensemble quand les corps de métier ne se parlent pas, quand l’échéancier est trop serré, quand le client change d’idée en cours de route.
Puis il y a eu les grandes organisations. Chez un franchiseur majeur notamment. Et là, le chantier était d’une autre nature.
J’ai découvert ce que ces structures transportent avec elles : la bureaucratie, les décisions prises loin du terrain, les jeux politiques internes. Et par-dessus tout, ce sentiment lancinant d’être transparent. Invisible. Comme si l’absence de diplôme me reléguait automatiquement dans l’ombre de collègues mieux certifiés — même quand c’était moi qui savais ce qui se passait vraiment sur le chantier.
« J’ai souvent eu des soirées difficiles à me dire que j’avais raté quelque chose. Mais c’est justement ces soirées-là qui m’ont forcé à regarder ce qui comptait vraiment. »
On croit que l’expertise vient des diplômes. En réalité, elle se construit dans les ajustements constants, les erreurs assumées, les conversations avec des gens qui savent des choses que tu ne sais pas encore. C’est cette transmission-là — directe, concrète, sans discours — qui m’a le plus formé.
Comment les couloirs d’hôpital m’ont-ils appris à gérer une salle ?
Il y a eu aussi cinq ans de réingénierie de services alimentaires dans le réseau de la santé et de l’éducation. Un terrain très différent, mais avec les mêmes dynamiques humaines — amplifiées.
Je me souviens d’une réunion, à l’hôpital, où il y avait neuf personnes autour de la table. Neuf titres différents. Neuf façons de définir ce qu’on était en train de faire ensemble. Infirmières, administrateurs, chefs de service, responsables de projets — chacun avec ses priorités, son langage, ses angles morts. Les trente premières minutes, personne ne s’était vraiment regardé dans les yeux.
C’est là que j’ai compris quelque chose d’important : mon travail n’était pas de gérer le projet. C’était de tenir la pièce. De créer assez de confiance pour que les gens parlent vrai, même quand ça faisait mal à entendre.
Ces années-là m’ont donné quelque chose que les chantiers ne m’avaient pas encore appris : vulgariser. Rassembler. Dénouer ce qui était coincé dans les hiérarchies et les silos. Trouver le mot juste pour quelqu’un qui n’a pas le même vocabulaire que toi — et qui n’a pas tort pour autant.
C’est ce côté-là de moi que j’ai fini par nommer, beaucoup plus tard. Sur le moment, je faisais juste faire mon travail.
Pourquoi ai-je décidé de construire à ma manière avec Berlaz ?
Créer Berlaz inc. n’a pas été une révélation soudaine. C’était la suite logique de tout ce qui précédait.
À un moment, la question s’est imposée d’elle-même : est-ce que je continuais à donner le meilleur de moi-même dans des structures où je n’étais pas vraiment visible ? Ou j’osais m’appuyer sur tout ce que j’avais accumulé — les chantiers, les erreurs, les réunions d’hôpital, les projets livrés sous pression — pour travailler à ma façon ?
La réponse n’est pas venue en une nuit. Mais elle a fini par se frayer un chemin.
Berlaz, ce n’était pas une grande vision abstraite. C’était une envie concrète : accompagner des projets avec pragmatisme et humanité. Choisir mes mandats. Retrouver ce plaisir simple du travail bien fait. Travailler selon mes propres façons de faire, fondées sur l’expérience de terrain plutôt que sur un titre.
Et tu sais quoi ? Les premières années, j’ai eu à défendre cet ancrage presque à chaque nouvelle rencontre. Pas de diplôme à montrer. Juste un portfolio de projets livrés et des gens qui pouvaient en témoigner. Avec le temps, j’ai arrêté de m’en excuser. C’était ma crédibilité. Celle qui vient du vécu.
Préparer la suite : transmettre plutôt que porter
Aujourd’hui, je me trouve dans une autre bifurcation. Je prépare progressivement ma sortie des opérations courantes de Berlaz. Ce n’est pas une retraite au sens classique. C’est un repositionnement.
Mon rôle change. Il s’agit moins de porter les projets moi-même que de transmettre une façon de voir et de structurer — pour que ce qui a été construit puisse continuer à vivre sans moi au centre.
C’est dans cet esprit qu’est né ce blogue, Le Décrocheur Philosophe. Parce que j’avais envie d’un espace pour mettre en mots ce que trente ans de terrain m’ont appris — pas pour enseigner, mais pour partager des repères. Comme un compagnon de route qui a lui aussi trébuché, douté, et continué d’avancer.
Ce que ce parcours m’a vraiment appris
Ta vie professionnelle n’a pas besoin d’être une ligne droite pour avoir de la valeur. Une transition n’est jamais un recommencement à zéro — c’est une réorientation. Tu pars avec tout ce que tu as déjà construit, même ce qui semble inutile à première vue.
Les petits boulots ne sont pas du temps perdu. Le doute n’est pas un signe d’échec. Changer de cap, recommencer — c’est souvent le signe que tu avances vraiment.
Le décrocheur que j’étais à 17 ans n’a pas disparu. Il est toujours là. C’est lui qui m’a appris à ne pas croire aveuglément aux chemins tout tracés. C’est lui qui m’a rendu curieux des gens qui cherchent leur voie autrement — sur les chantiers, dans les couloirs d’hôpital, dans les salles de réunion où personne ne parle encore le même langage.
La cohérence ne vient pas de la ligne droite. Elle vient de rester fidèle à ce qu’on est, même quand le chemin serpente.
Et toi ?
Est-ce qu’il y a un fil dans ton parcours que tu n’as pas encore tout à fait nommé ? Un apprentissage que tu mets de côté parce qu’il ne ressemble pas à ce qui se met sur un CV ?
La question n’est peut-être pas : « Est-ce que mon parcours est le bon ? » — mais plutôt : « Est-ce qu’il m’appartient vraiment ? »
La suite se joue surtout dans la façon dont tu regardes ce que tu vis en ce moment.
Jean-Claude
Si ça te parle, abonne-toi.



