Choisir la simplicité — ou le matin où j'ai effacé le tableau
Trois choses à régler aujourd'hui pour que demain soit possible. Pas vingt-deux. Trois.
Je ne sais pas si j'ai vraiment choisi la simplicité, ou si c'est elle qui m'a choisi un jour où j'en avais assez de porter trop lourd. Ce que je sais, c'est que depuis ce jour-là, j'avance plus droit.
On te pousse vers plus depuis que tu es petit. Plus de projets, plus d’ambitions, plus d’options sur la table. Et quelque part en chemin, tu as peut-être commencé à croire que plus c’est complexe, plus c’est sérieux. Ce que j’ai appris sur les chantiers, c’est le contraire.
Pourquoi ce projet avait-il trop de fils ?
Je me souviens d’un chantier à Longueuil. Pas énorme. Un bâtiment commercial, rénovation partielle, équipe de sept personnes. On avait tout planifié dans les moindres détails — trop de détails, en fait.
Chaque matin, la réunion de coordination durait quarante minutes. Quarante minutes à déballer des tableaux, des sous-tâches, des indicateurs. Et chaque matin, j’observais les visages. Luc, le gars de la structure, regardait ses bottes. Réjean, le menuisier, griffonnait dans les marges de sa feuille de route. Personne ne regardait le tableau blanc.
Le projet avançait. Mais mal. Les gens exécutaient sans comprendre. Ils attendaient les instructions au lieu de penser par eux-mêmes. Et moi, j’avais l’impression de conduire un autobus avec le frein à main pas tout à fait lâché.
Un matin, j’ai tout effacé.
Littéralement. J’ai pris le torchon et j’ai effacé le tableau. J’ai regardé l’équipe et j’ai dit : « C’est quoi les trois choses qu’on doit régler aujourd’hui pour que demain soit possible ? » Trois. Pas vingt-deux. Trois.
Le silence a duré peut-être dix secondes. Puis Réjean a levé la tête de sa feuille et il a nommé la première chose. Luc a suivi avec la deuxième. Le troisième point est venu naturellement. On a été sur le plancher quinze minutes après.
Ce jour-là, j’ai compris quelque chose que les outils de gestion ne m’avaient pas appris.
Est-ce que faire simple signifie prendre des raccourcis ?
Il y a une confusion que je rencontre souvent. Des gestionnaires — et je parle de gens compétents, sérieux — qui confondent la simplicité avec la paresse. Comme si simplifier, c’était abdiquer. Comme si choisir de faire moins, c’était choisir de faire moins bien.
Non.
Simplifier, c’est l’acte le plus exigeant qui soit. Parce que pour enlever, il faut d’abord savoir ce qui est essentiel. Et savoir ça, ça demande une clarté que la plupart des gens n’ont pas encore trouvée — pas parce qu’ils sont incompétents, mais parce qu’ils n’ont jamais pris le temps de chercher.
Antoine de Saint-Exupéry l’a dit mieux que moi :
« La perfection est atteinte, non pas lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer. »
— Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes
Il parlait d’aviation. Ça s’applique aussi à une salle de réunion au fond d’une zone industrielle de Longueuil.
Ce que j’ai appris sur le terrain, c’est que la complexité est souvent un mécanisme de protection. Quand quelqu’un présente un plan avec trente-deux étapes, c’est parfois parce qu’il a peur qu’on le juge si ça ne marche pas. Le détail, ça noie la responsabilité. La simplicité, elle l’expose. Et ça prend du courage.
Comment gérer la pression de paraître sérieux ?
Tu n’es pas venu au monde en te disant : un jour, je vais passer mes journées à produire des rapports que personne ne lit vraiment. Mais quelque part, tu as appris que pour être pris au sérieux, il fallait montrer le travail. Beaucoup de travail. Visible. Mesurable. Documenté.
J’ai vécu ça. Pendant des années, j’ai présenté des documents de coordination épais comme un annuaire téléphonique — tu te souviens des annuaires ? — parce que ça rassurait les clients. Ça donnait l’impression de contrôle. Et pendant ce temps, sur le terrain, les gars improvisaient parce que personne n’avait eu le temps de leur expliquer vraiment ce qu’on voulait.
La complexité rassure ceux qui regardent de loin. La simplicité, elle, aide ceux qui travaillent de près.
C’est une distinction qui change tout quand tu la vois.
Que faire quand tout pousse vers plus ?
On vit dans un environnement qui récompense le volume. Plus de suivis, plus de réunions, plus d’applications pour gérer les applications. Et je ne dis pas que c’est malveillant. Je dis que c’est la pente naturelle des choses. Si tu ne résistes pas activement à cette pression, tu te retrouves un matin avec un système de gestion qui prend plus d’énergie à entretenir qu’à utiliser.
Greg McKeown, dans son livre Essentialism, explique que la grande majorité de nos efforts se concentrent sur des choses peu importantes, et qu’on dilapide notre énergie en essayant de tout faire plutôt qu’en choisissant de faire ce qui compte vraiment. Ce n’est pas une révélation abstraite — sur un chantier, ça se traduit par des ressources mal utilisées, des gens démotivés, et des délais qui glissent.
Choisir la simplicité, dans ce contexte, c’est un acte délibéré. Presque radical.
Ce n’est pas que tu n’as pas vu la complexité. C’est que tu as décidé de ne pas la laisser décider pour toi.
Qu’est-ce que ça donne concrètement ?
Depuis ce matin à Longueuil, j’ai adopté quelques réflexes simples. Pas une méthode. Des réflexes.
Avant de lancer un plan, je me pose une question : « Est-ce que j’ajoute ça parce que c’est utile, ou parce que ça rassure quelqu’un — y compris moi ? » C’est inconfortable comme question. Mais elle est honnête.
Je limite les réunions à un seul objectif clair. Pas « faire le point ». Un seul objectif nommé d’avance. Si on ne peut pas le nommer, c’est qu’on n’est pas prêts à se réunir.
Et sur le terrain — et ça, c’est le plus important — je demande souvent à l’équipe de m’expliquer le plan dans leurs propres mots. Pas pour les tester. Pour voir ce qui a passé et ce qui s’est perdu en chemin. C’est là que tu découvres si ton plan est vraiment simple ou seulement simple en apparence.
Pourquoi simplicité ne signifie-t-elle pas uniformité ?
Un dernier point, parce que je vois venir l’objection.
Simplifier, ça ne veut pas dire standardiser à outrance. Pas tout le monde dans la même case, pas tout le monde qui fait la même chose. La simplicité que je cherche, c’est celle de la clarté — chacun sait ce qu’il fait, pourquoi il le fait, et comment ça s’articule avec ce que font les autres.
C’est pas la même chose qu’un monde plat et sans nuances.
Au fond, je pense que la philosophie de vie que je défends ici tient à une seule chose : la lucidité. Voir clair pour choisir clair. Et choisir clair pour avancer sans perdre de l’énergie à porter ce qui ne devrait pas être là.
C’est pas romantique. C’est pas inspirant au sens où les gens entendent ce mot. Mais c’est solide. Et sur un chantier, solide, c’est ce qui tient dans le temps.
Qu’en penses-tu personnellement ?
Toi-même, tu connais ce genre de situation. Un projet qui s’est alourdi petit à petit, sans que tu saches trop comment. Une réunion qui dure trop longtemps pour pas grand-chose. Un plan tellement détaillé que plus personne ne le consulte vraiment.
Si tu effaçais le tableau ce matin — pas pour recommencer à zéro, mais pour garder seulement ce qui compte — qu’est-ce que tu laisserais là ? Et qu’est-ce qui reviendrait, presque tout seul, parce que c’est vraiment essentiel ?
Je ne pose pas la question pour te donner ma réponse. Je la pose parce que la tienne est probablement déjà quelque part, en attente.
Et parfois, ce qu’il faut, c’est juste un torchon et un tableau effacé pour la voir apparaître.
Je suis Jean-Claude Lazure. J’écris Le Décrocheur Philosophe — un espace pour penser autrement, sans jargon, sans miracle à vendre, sans recettes toutes faites. Après 30 ans de chantiers, je partage des réflexions sur le décrochage intérieur, les transitions, et le droit de penser par soi-même.
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